﷽
Nous sommes dans un temps, où l’Homme est absorbé par son quotidien. Nous avons de plus en plus de mal à faire un effort de distanciation avec cette attache matérielle, à revenir au terre à terre pour s’élever spirituellement et prendre du recul avec sérénité.
À toute fin utile, nous entendons par « Starification du vide », l’action de rendre célèbre, de stariser un peu tout et n’importe quoi, ici et là-bas.
Cet article se veut, avant tout, proposer aux lecteurs, aux lectrices, des réflexions approfondies autour de l’outil que représente les réseaux sociaux. Cette analyse permettra (si Dieu le veut) à chacun d’être plus lucide vis à vis des travers de l’égo et de l’abrutissement des masses.
Nous précisons aux lecteurs que la finalité de cet écrit n’est pas de pointer du doigt qui que ce soit, c’est un appel à la lucidité et à la réforme, dans un monde où le culte des égos a pris le dessus sur l’exercice spirituel : djihad an-nafs . (Voir article 1)
Il s’agit avant tout de revenir à notre corps d’éthique et d’engagement, en tant que croyant.
Illusions et star-ification du vide
L’Homme moderne dont l’existence est fiévreusement oppressé par l’instantanéité, cherche comment apaiser son coeur. Insouciant et en quête de sens celui-ci se retrouve piégé par ce désir d’agitation constante, d’omniprésence ici et là. Pensant que le remède à son ignorance se résume à « consommer » ce qu’il aime à appeler de la « connaissance ».
Le lecteur comprendra que les guillemets, ici, laissent entendre que l’Homme ne pourrait pallier son manque de connaissance en s’inscrivant dans un rapport purement capitaliste, dans sa quête de science et d’élévation.
C’est ainsi que le sacré se voit souillé, par la vulgarisation de masse, dénaturé de son essence profonde, qui à l’origine, appelle à une participation pleine et déterminé dans l’ijtihad.
Le capitalisme s’est attelé à récupérer l’enveloppe du sacré, à des fins marketing. Vu que la nature à horreur du vide, beaucoup de « moi » émergent à travers les bulles « anti » sociales virtuel qu’on appelle « réseaux sociaux ». Tout le monde veut influencer, tout le monde veut exister, tout tourne toujours autour du « Moi ».
« La culture visuelle et numérique souffre fatalement d’un manque de cohérence et d’une désorganisation cognitive. Le consommateur qui navigue sur le web est plus hypnotisé qu’il n’acquiert une connaissance structurée, et étant en proie à une indigestion de « digressions imbriquées » sa connaissance se solde par un sentiment de « perte dans l’hyperespace », qui l’égare dans des chemins de traverse que l’hypertexte soumet à son bon vouloir ». (1)
Le monde virtuel est devenu la douce retraite de l’Homme perdu dans sa foi, se rassurant lui-même dans cette descente vers la spiritualité du paraitre : L’islam new age entre one man show et nassi7a sincère… C’est en quelque sorte le réenchantement de l’âme morte qui opère le temps d’un scroll sur Facebook, le temps d’un reels de 5 secondes sur Instagram, l’espace d’un live sur Youtube.
Un culte des égos qui mène chaque individu à se complaire dans la médiocrité.
Cette tendance malsaine pousse l’Homme à glisser avec bonheur sur le toboggan du virtuel, du « rappel 14.1.3 », de la « spiritualité 12.34.0 » jusqu’à infection profonde de son âme. L’ensemble des stratégies marketing déployées pour mettre en valeur ce type de contenu sont déployées, pour toucher le plus de personne. Ce jeu de la « fame » et de la « da3wa 2.0 » entraine fatalement le croyant, la croyante, à se complaire et se contenter de cette vulgarisation de masse, pour avoir sa « dose » de bien-être quotidien.
Le poète disait :
« Les charmes de ce monde imitent le mirage,
Et quelle main jamais a saisi un mirage ? » (2)
Comment une âme pourrait-elle opérer une ascension spirituelle à travers les façades virtuelles, si ce qui régie ces dernières est la performance ?
C’est ce rapport capitaliste à la quête de sens et au cheminement spirituel, qui rend le croyant malade.
L’âme à l’épreuve de la modernité
L’Homme ne manque pas d’ambition pour atteindre son objectif ultime, mais prisonnier de l’insatiabilité de son égo, du faux clinquant dit « spirituel » du virtuel, il peine à s’arracher de ce lit du paraître et à s’extraire des mille et une illusions que compte la modernité.
Les mirages en tout genre ne manque pas dans le réel comme dans le monde virtuel, l’âme est persuadée qu’elle cherche à ÊTRE. Et en prenant pour compagnon les rois du mirage, son aspiration ne peut être différente de la leur. Ce qui finit par l’animer profondément est bel et bien l’AVOIR.
« C’est bien là, en effet, le caractère le plus visible de l’époque moderne : besoin d’agitation incessante, de changement continuel, de vitesse sans cesse croissante comme celle avec laquelle se déroulent les événements eux-mêmes. C’est la dispersion dans la multiplicité, et dans une multiplicité qui n’est plus unifiée par la conscience d’aucun principe supérieur, c’est, dans la vie courante comme dans les conceptions scientifiques, l’analyse poussée à l’extrême, le morcellement indéfini, une véritable désagrégation de l’activité humaine dans tous les ordres où elle peut encore s’exercer, et de là l’inaptitude à la synthèse, l’impossibilité de toute concentration, si frappante aux yeux des Orientaux. Ce sont les conséquences naturelles et inévitables d’une matérialisation de plus en plus accentuée, car la matière est essentiellement multiplicité et division, et c’est pourquoi, disons-le en passant, tout ce qui en procède ne peut engendrer que des luttes et des conflits de toutes sortes, entre les peuples comme entre les individus. Plus on s’enfonce dans la matière, plus les éléments de division et d’opposition s’accentuent et s’amplifient, inversement, plus on s’élève vers la spiritualité pure, plus on s’approche de l’unité, qui ne peut être pleinement réalisée que par la conscience des principes universels ». (3)
Le réveil de l’âme moderne ne peut s’opérer pleinement sans une prise de conscience réelle, profonde, de soi et du monde qui l’entoure. Le meilleur moyen de sortir de cet état de coma spirituel est de s’extirper de l’emprise qu’a la modernité sur nos âmes.
Les enseignements spirituels du Prophète ﷺ nous exhortent et nous recentrent sur la vitalité du retour à l’essentiel. Redonner du sens à sa foi, à son âme exige un retour sincère vers Dieu, à l’examen de conscience : Al-mouhasaba. Prendre le temps de l’introspection, de demander des comptes à son âme à la fois dans ses intentions comme dans ses actions.
La quête de la facilité, de l’accessibilité tortueuse, la négligence crédule dans la demande de comptes à son âme, mettent en péril le croyant. Car cela le conduit à sa propre perte (c’est une porte ouverte à la paresse spirituelle, à l’orgueil, ainsi il finit par se laisser aller à tout et n’importe quoi. Il devient facile de commettre des péchés et de s’en accoutumer).
« Les hommes se demandent souvent où se trouve le bonheur et pourquoi ils ne se sentent pas heureux. Pour eux, le bonheur est avant tout un recevoir, une chose qui vient de l’extérieur. Ils ne savent pas qu’ils tiennent la clef dorée dans leur main. Au sens strict, le bonheur consiste à prononcer le Nom de Dieu, car ce Nom est le plus pur bonheur, en même temps que la semence dorée d’un bonheur futur… La plupart des hommes se laissent trop facilement décourager, et parce qu’en général, ils sont ingrats; parce que leur sentiment de bonheur est trop facilement ébranlé, ou tout simplement, parce qu’ils oublient que le Souvenir de Dieu signifie un bonheur sûr et impérissable. On ne peut rien objecter à cela, malgré toutes les épreuves que la vie nous réserve.» (4)
À l’épreuve de la modernité, l’âme doit se réconcilier avec l’authentique exercice spirituel, loin des illusions et des diverses courses aux richesses d’aujourd’hui.
La course aux richesses
À l’ère de la star-ification du vide et du culte des égos, nous assistons à des guerres du « Moi » entre les individus voulant à n’importe quel prix, devenir des influenceurs du « bien ». Ils n’hésitent pas dans ce combat immoral à utiliser l’islam comme échelle pour monter. Le tout bien emballé avec une façade alléchante de spiritualité, de bien être, de rappel ou que sais-je encore… Bien entendu cette course ne se limite pas seulement à vouloir influencer, appeler vers le bien l’humanité. L’ennui est que ces mêmes personnes aspirant à cet objectif, finissent très vite par tomber dans le piège de cette course effréné après « on ne sait plus trop quoi », finalement.
C’est une course de performance, ou tous les coups sont permis tant que cela permet d’augmenter le nombre de followers et vendre un maximum de produits et services dérivés de cette Nassi7a Market, du developpement du Nafs etc.
Chers lecteurs, prenons le temps de méditer avec présence ce verset coranique :
« leurs actions sont comme le mirage dans une pleine désertique que l’assoiffé prend pour de l’eau. puis quand il y arrive, il s’aperçoit que ce n’était rien. » (5)
Les consommateurs de ces contenus, de ces dîtes formations, discours et autres, deviennent dépendants non pas aux outils proposés mais aux égos qui les incarnent. Pris au piège dans l’illusion, du dit bien-être et de la spiritualité, l’effort dans l’intimité avec Dieu n’a plus sa place, le croyant ne veut plus être « doué d’intelligence » il veut vivre sa foi par substitution.
Pourquoi devrais-je faire cet effort ? Si en achetant telle formation de 27h « disponible en replay » j’ai la solution à ma baisse de foi, à mon célibat, à mon manque de confiance en moi etc.
« La course aux richesses vous distrait, jusqu’à ce que vous trouviez votre tombe. Mais non ! Vous saurez bientôt ! (Encore une fois) ! Vous saurez bientôt ! Sûrement ! Si vous saviez de science certaine. Vous verrez, certes, la Fournaise. Puis, vous la verrez certes, avec l’oeil de la certitude. Puis assurément, vous serez interrogés, ce jour-là sur les délices. »(6)
La sourate 102 exhorte l’humanité sur Sa promesse, sur le soucis du devenir après la mort.
Ibn Al Qayyim dans ses Méditations nous précise le sens de Sa Parole, lorsque Dieu dit : « La course aux richesses vous distrait » cela signifie que nous ne serons pas excusés pour cette distraction. Car dans son essence la distraction consiste à la fois à être inattentive et à se détourner.
On peut observer dans les versets 4 & 5 que la formule : « Vous saurez bientôt » se répète. Lorsque Dieu veut attirer l’attention de sa créature sur une chose très importante plusieurs procédés peuvent être utilisé, ici c’est la répétition pour nous avertir de l’urgence de la situation.
Cette courte sourate de 8 versets regorge de tant enseignement que l’on pourrait y consacrer un article entier. Ce n’est pas l’objet de notre propos, ici ce modeste écrit se veut analyser avec conscience et clairvoyance (s’il plaît à Dieu ) les enjeux et intérêts qui se cache derrière cette scène de spectacle, que représente le monde virtuel avec les réseaux sociaux.
La course aux richesses d’aujourd’hui s’apparente à la quête d’attention, de légitimité, la consommation de la connaissance, aux biens, à la visibilité, au prestige, au savoir.
Tout cela favorise un climat ou règne des égos frustrés, experts en rien ayant un avis sur tout.
Malek Bennabi dans son ouvrage, « le problème des idées dans le monde musulman« , commence son étude en proposant subtilement une analyse de ce sentiment de vide cosmique chez l’Homme. En y proposant deux réponses, l’une d’entre elles introduit une dimension spirituelle dans la quête de vérité. L’autre quant à elle, est centrée sur le caractère insatiable de l’égo et son envie de posséder. L’Homme ne peut continuer de consommer pour combler le vide de son être, le vide spirituel qui l’habite. Il s’agit de prendre le temps de se retirer pour renouer avec son être, ces moments de retraite sont vitaux pour gagner en clairvoyance vis à vis de soi-même et du monde qui nous entoure.
Sortir de l’agitation pour entrer en méditation.
La voie de l’éducation spirituelle
« La tête d’un homme peut être emplie de connaissances mondaines sans intérêt, il peut être familier avec toutes les sciences, et pourtant ne pas connaître son âme. Il connaît les propriétés de chaque substance mais il est ignorant comme un âne au sujet de la nature de sa propre essence.
Il déclare : » je sais ce qui est permis et ce qui ne l’est pas », mais il ne sait pas si ses actions sont permises. Il connait la valeur de chaque article; mais dans sa folie il ne connait pas sa propre valeur. Il a appris à distinguer les étoiles auspicieuses, des défavorables, mais il n’éxamine pas son âme pour voir s’il est dans un état spirituel favorable ou pauvre.
Te connaître toi-même et vivre ta vie en vue du jour du jugement est maîtriser la plus haute science. » (7)
L’éducation spirituelle et de la purification de l’âme font paire et elles exigent du croyant de s’ancrer fermement dans l’accomplissement des adorations quotidiennes et des actions pieuses. Ainsi le coeur pourra accéder aux degrés de la foi, goûter à la sérénité et opérer une transformation intérieure.
Cet effort de purification et de réforme intérieure en prenant le temps de se laver des souillures qui viennent entacher l’âme, et des travers de l’égo qui asservissent notre condition humaine. Afin de s’orner des meilleures des parures que sont les nobles vertus. Nos compagnons (que Dieu soit satisfait d’eux) ont investi corps et âme dans cette voie prophétique, convaincus et conscients que l’état de leur peuple ne changera pas, tant que chacun d’entre eux n’aura pas opéré ce changement intérieur.
« En vérité Dieu ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les individus qui le composent ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes » (8)
Le compagnonnage prophétique dont ont bénéficié les compagnons et les compagnonnes, leur a permis de s’élever auprès Dieu, dans leurs dévotions sincères au Créateur, dans leurs éthique impactant leurs comportements envers les créatures. Le Message Prophétique est venu rétablir la justice, la bienfaisance, l’équilibre, l’équité, la lumière pour l’humanité.
Notre bien aimé Messager ﷺ est un modèle de vie.
Tout croyant aspirant profondément à cheminer sur la voie de l’éducation spirituelle, se doit de revivifier les précieuses sunnah bénies du Messager dans son quotidien. Prendre le temps de se réconcilier avec ce patrimoine prophétique, connaître son histoire pour mieux l’aimer et le suivre avec conviction et engagement. Ancrer sa foi par l’adoration et l’embellir par l’examen de conscience constant.
« Mon fils ! Parmi les conseils donnés par le Prophète de Dieu à sa Communauté, on trouve cette sentence: « Lorsqu’un homme a l’esprit préoccupé de soucis sans importance pour lui, c’est le signe que le Très Haut abandonne son serviteur. Celui qui perd une heure de son existence en des recherches pour lesquelles il n’a pas été créé mérite que Dieu prolonge ses regrets au jour de la Résurrection. Celui qui dépasse la quarantaine sans que ses bonnes actions ne l’emportent sur les mauvaises, celui-là doit attendre le feu de l’Enfer. A bon entendeur salut ! »
« Mon fils ! le conseil est aisé à donner mais difficile à suivre: il est amer au goût de ceux qui suivent leurs caprices; car les choses défendues sont douces à leurs cœurs. Je vise, en particulier, ceux d’entre eux qui aspirent à l’étude de la science formelle et se soucient des mérites de l’âme et des voies de ce monde. Ils croient que leur salut dépendra de leur science abstraite, et qu’ils peuvent se passer d’agir. C’est là l’opinion des philosophes. Gloire au Tout-Puissant: ces esprits abusés ignorent que, s’ils n’appliquent pas leur science, elle sera sans aucun doute invoquée contre eux, comme la dit le Prophète: « Le pire supplice, au jour de la résurrection, sera celui du savant à qui Dieu n’aura pas permis de profiter de sa science. » » (9)
Épilogue
Ne soyons pas des étendards de valeurs mondaines, que l’on brandit à droite à gauche, pour exister socialement auprès des gens du commun. Aspirons à être des hommes et des femmes de conviction, avec un ancrage profond et une cohérence que l’on renouvelle continuellement, afin de mieux être et agir, pour Dieu.
Ce jeu du paraître et du hasard, ne nous élève pas bien au contraire. Il nourrit ce colosse que représente l’égo. Revenons à notre référentiel, à la préciosité de notre héritage prophétique…
Prenons soin de notre foi, c’est ce qu’on a de plus cher dans ce bas monde.
Nous demandons à Allah dans Son infini Miséricorde de nous accorder Sa guidée. Puisse-t-Il nous compter parmi les clairvoyant(e)s, les véridiques, les sincères. Qu’Allah nous accorde Son amour ainsi que celui de Son noble Messager ﷺ .
Puisse Allah dans Son infini Miséricorde nous permette d’y arriver.. Amin !
Ihsane Mahassine
Notes :
(1) Georges Vujic – La modernité à l’épreuve de l’image, l’obsession visuelle de l’occident – Ed. L’Harmittan
(2) Abû L’Atâhiya – Poèmes de vie et de mort -Traduit de l’arabe par André Miquel aux éditions Simbad
(3) René Guénon – La crise du monde moderne, (chap.3 : Connaissance et action)
(4) Frithjof Schuon
(5) Sourate An-Nur n°24 – Verset 39
(6) Sourate At Takatur n°102 , Verset 1 à 8
(7) Jalal ad-Dîn Rûmi – Extrait du Mathnawî
(8) Sourate Ar Raad n°13 – Verset 11
(9) Abû Hamid Al Ghazali – Lettre au disciple, p 8-9 – Ed. Comission Libanaise pour la traduction des chefs-d’oeuvre
