﷽
Avant-propos
« Deviens la meilleure version de toi-même », « Le bonheur est un état d’esprit », « Légende personnelle», «Développement personnel et spirituel», « Perfectionne ta prière pour 500 €», « Trouve ton excellence d’action« , « Je t’aide à changer de vie » etc.
On retrouve de plus en plus de nos jours, cet ensemble de phraséologies issu de la dite « psychologie positive » , plus communément appelée le « développement personnel ».
Que penser de l’essor fulgurant des livres, formations, discours, issus de ce vocable ?
Le développement personnel est partout. À la télévision, à la radio, sur les réseaux sociaux, dans les livres, au travail, sur la scène politique, dans les clubs de sports, dans la vie religieuse et bien sûr en tête de gondole dans les différentes marketplace. L’intégralité des mots dérivés de la psychologie positive : « Bonheur », « réussite », « bien-être », sont omniprésents dans l’ensemble des sphères sociales de l’individu.
Ainsi, ce développement du « Moi » est devenu un réel enjeu dans l’existence de l’Homme moderne. Et les musulmans n’y échappent pas ! À l’ère de tous les excès et de la course aux richesses en tout genre, le croyant est en proie à ce marché du développement du nafs , où tout pousse l’Homme à gaver son égo d’orgueil (mince plutôt « à nourrir son Moi d’épanouissement intérieur et personnel grâce à des outils révolutionnaires »).
Entre illusions et dévotion (au sens profond et spirituel), le leurre de ces marketplace de l’escroquerie est difficile à saisir, car ce qui est proposé (enfin vendu), c’est bel et bien l’envie « d’aider », « d’accompagner ». Le tout, à l’aide d’outils miraculeux et d’une science infuse, qui se targue de régler l’ensemble des maux, de chaque individu.
Le but de cette introduction est avant tout de proposer quelques grilles de lecture du sujet que nous développerons tout au long de notre propos. Il s’agira ici dans un premier temps d’aller aux origines de ce fameux développement personnel, afin de mieux comprendre sa portée, ses objectifs, sa méthodologie, ses influences ainsi que ses dérives.
Puis dans un second temps d’enrichir la réflexion sur plusieurs volets, en explicitant notre titre : » Le développement du nafs : La marketplace de l’escroquerie « .
Le présent article se veut apporter modestement aux lecteurs et aux lectrices, des clés de repère pour gagner en clairvoyance, sur les mille et un mirages, de ces fourberies fallacieuses et pernicieuses; trop souvent déguisées derrière « des bonnes intentions », « de l’évolution personnelle », « du bien-être », « du coaching spirituel ».
Aux racines de ce concept
Julia de Funès nous propose une définition étymologique du développement personnel :
« Le développement personnel est une appellation d’origine non contrôlée, très vague et très vaste, c’est un mot-valise, un concept fourre-tout dans lequel on met absolument tout et n’importe quoi. La psychanalyse, théoriquement , ne rentre pas dans le champ du développement personnel. Toutes les thérapies comportementales, tout ce qui vise l’augmentation du « moi », c’est ce qu’on appelle aujourd’hui le développement personnel. Mais c’est un mouvement qui est né, dans les années 20 dans les pays anglo-saxons. C’est l’autrice Alice Bailey qui a commencé à prédire une grande méditation mondiale et c’est comme ça que le développement personnel a commencé. La méthode Coué en 1922 a suivi et ça rentre dans ce registre-là. Ensuite les années 30 l’ont professionnalisé et dans les années 70, c’est la PNL ( programmation neurolinguistique ) qui a évidemment accéléré le déploiement du développement personnel. Donc ce n’est pas de la psychanalyse, parce que ça, c’est une discipline à part entière. Mais c’est tout ce qui rassemble, tout ce qui regroupe le développement de la personne, le développement du Moi. Et cette appellation, c’est un peu comme il y a quelques années le mot thérapeute, on mettait tout et n’importe quoi dedans. Et c’est évidemment ce qui pose problème aujourd’hui.» (1)
C’est ainsi que depuis le début des années 70, la « science » du dit « bonheur » apparaît dans la société. Cependant bien avant les années 70, l’essor de cette aspiration au « bien-être » était déjà, bel et bien ancrée dans l’histoire. La thèse de certains serait que l’aspiration au bien-être, aurait débuté dès les prémisses de la société de consommation. Et plus précisément, dès la naissance du confort avec la sédentarisation progressive des individus. On parle alors d’âge du confort (1670-1765), de l’ameublement, à l’architecture, à la mode ou encore à la décoration intérieure (2). La notion du bien-être va progressivement évoluer dans une culture de la consommation.
« Après le temps de « l’âge d’or », où le confort était à envisager comme un moyen d’accéder au bonheur, vient le temps d’un confort mesuré, dans tous les sens du terme. Un décalage ainsi s’opère entre les exigences de la technique et celles des usagers. Le confort a un coût tant économique que social, qui touche la société tout entière.»(3)
Ce même confort va transformer le rapport de l’individu avec l’espace domestique, avec son hygiène de vie, son rapport à la consommation. Cet ensemble de transformation des rapports conditionne la façon dont chacun va s’approprier et percevoir le bien-être, alors il suffirait de consommer telle chose pour se « sentir bien », d’avoir telle chose pour être satisfait et en harmonie avec soi. On retrouve cette idée dans l’ouvrage supervisé par Eva Illouz.(4)
En effet, dans celui-ci, elle développe une approche sociologique de cette révolution matérielle et analyse les relations intimes qui se sont développées entre les individus modernes et les objets. La thèse principale de cet écrit concerne la relation entre les marchandises et les émotions. D’une part, les biens créent des émotions : l’achat de telle chose et de tel objet permet de créer une ambiance émotionnelle et de réaliser un projet affectif. Par exemple, un meuble crée une ambiance romantique, un ensemble de lingerie favorise une atmosphère sensuelle, une « playlist émotionnelle » va façonner une ambiance ou un état sentimental (détente, mélancolie, etc.). Les objets agissent comme médiateurs dans les interactions affectives, facilitant ainsi l’expression émotionnelle. Mais la thèse défendue par les auteurs ne s’arrête pas là. Son second aspect est que nos émotions elles-mêmes sont devenues des marchandises : les emodities ou « marchandises émotionnelles ». Par exemple, dans les offres touristiques proposées sur le marché, on ne vend pas un voyage, mais « une expérience ». Il y a donc une interaction entre les émotions et les objets qui se produisent ou se co-produisent les uns les autres. Ainsi, nos émotions prennent la forme de marchandises et cela illustre le fait que « les comportements sociaux sont de plus en plus récupérés/récupérables » à des fins commerciales, dans un système capitaliste, qui a pour fonds de commerce : la fabrique émotionnelle.
La tendance autour du dit « bien-être », de l’actuel « développement personnel », n’est pas si récente que cela. Cependant, les dérives qui en découlent trompent les Hommes au plus haut point. Edgar Morin le met en évidence dans l’un de ses écrits : « ce qui est nouveau n’est pas l’aspiration collective et égalitaire au bien-être, mais l’idée que le bien-être puisse être le fondement même de la vie.»(5)
Le développement personnel ou la nouvelle spiritualité des modernes
La raison d’être de l’Homme dans ce bas monde ne se centre pas autour d’une quête de bien-être, de bonheur. Rappelons-le, en tant que croyant, la raison d’être ultime de l’Homme est : Dieu. Mon passage dans cette vie doit être animé par le souci du devenir après la mort et une foi ancrée en Lui.
Pour reprendre les termes d’un pieux parmi les pieux : « La vie est un examen fait d’épreuves et de difficultés pour tester notre façon d’œuvrer. Les objets, les idées, le cosmos et le tumulte du monde constituent autant de circonstances et de difficultés sur mon chemin.»
La modernité de nos jours a un essor conséquent. Mais qu’est-ce que l’on entend ici par modernité ?
C’est la toute-puissance de l’Homme, maître suprême de sa vie, délivré des jougs du divin. Du progrès scientifique, au progrès technologique, les folies du Moi au centre de la science, le poussent à se croire maître de tout, créateur de toute chose. Prenons l’exemple des scientifiques de l’ingénierie génétique, qui pensent pouvoir créer à leur guise : des plantes, des animaux, des hommes. L’apogée des sciences en tout genre tend à faire croire à l’individu qu’il est capable de tout, et ce, sans limite. Depuis que l’athéisme s’est répandu dans la société, l’orgueil de l’Homme n’a plus de barrière.
Il est plus qu’essentiel de revenir brièvement aux origines de cette illusion, avec notamment la naissance de la doctrine humaniste. L’apogée des sciences modernes dès la Renaissance ne va pas être sans conséquence dans le rapport qu’entretient l’Homme avec Dieu. Ces valeurs, vantées par les sciences modernes, deviennent les nouveaux idéaux, la nouvelle spiritualité de remplacement. Ainsi, la transcendance divine va être substituée par la transcendance humaniste.(6)
Les effets de cette spiritualisation de l’existence vont être d’autant plus visibles dès la fin du XIXe siècle. Aux États-Unis, l’apogée du New Age va remettre en cause l’influence du calvinisme sur la culture des Nord-Américains. Les prémisses d’une science du bonheur récusent la morale religieuse protestante dominante, aux États-unis.(7)
C’est dans cette ambiance de contre-culture, que cette « nouvelle spiritualité » va connaître un succès fulgurant, puisqu’il réussit à ameuter un melting-pot de contenu issu de diverses traditions : divination, chamanisme, druidisme, channeling, raiki, etc. Vous l’aurez compris, c’est une « khalouta jalouta » entre une conception holistique, voire même occulte et quelques pincées de religieux pour enjoliver le tout.
« La spiritualité du DP entend elle aussi ne garder que le « meilleur » des religions et des traditions et se débarrasser de leurs traits les plus contraignants. Elle les vide de toutes leurs spécificités culturelles, historiques et sociales pour en faire des produits aisément exportables, « laïcisés », neutralisés. Pour le dire d’un mot, c’est la religion de la mondialisation.» (8)
Le Marketing au service de la course aux richesses
La société actuelle est structurée sur l’instantanéité, annulant toute idée de visée et donc de projet. Il faut posséder, acquérir, et ce, sans effort ni compétence. L’expert n’est plus le docteur et/ou psychologue spécialisé en Neuropsychologie ou en thérapies cognitives, mais l’entrepreneur, enfin le « psychopraticien » ou encore la « thérapeute » élevé au rang de référence, d’expert par excellence, tout simplement parce qu’il/elle a construit un personal branding alléchant, quelques storytelling émouvants et le suivi de 120 heures de formation en ligne. Ce qui est alarmant dans l’exemple cité, c’est que ces soi-disant experts en psychologie de comptoir, facturent à des prix indécents l’entrevue pour accéder à « leurs soins » (certains facturent 90€ les 30 minutes, voire plus.)
Ce phénomène s’est développé à vitesse grand V ces dernières années, certains même vendent leurs religions au prix d’un RSA ou d’un SMIC ! Parce que oui, il faut mettre en valeur « son expertise », il faut mettre en place une stratégie d’écrémage de prix, pour s’assurer de faire carton plein, et donc d’être plus que confortable en termes de bénéfice ! Ce qui alimente ces soi-disant experts en matière de religion, ce n’est plus le fait d’être au plus près des fidèles et de transmettre les recommandations prophétiques; mais bel et bien l’appât du gain par tous les moyens avec comme étendard, la parole d’Allah.
« وَلَا تَشۡتَرُواْ بِـَٔايَٰتِي ثَمَنٗا قَلِيلٗا وَإِيَّٰيَ فَٱتَّقُونِ »
Ne vendez pas Mes paroles à vil prix. Et c’est Moi seul que vous devez adorer pieusement.(9)
Parmi les vices les plus trompeurs que compte l’âme, il y a l’ostentation. La thèse développée par le savantissime Imam al Ghazali, est que l’Homme est partagé entre une vie mondaine qu’il est persuadé qu’il contrôle, et la vie dernière en laquelle il doit croire, agité par le Shaytan, dont la raison d’être demeure dans l’égarement et dans le détournement des fidèles. Dans son étude, l’auteur nous explique que la personne qui agit avec ostentation ne cesse de montrer une image pieuse d’elle-même, d’un ascète exemplaire répondant aux obligations religieuses. Selon Al Ghazali, il existe une ostentation bien plus perverse que celles qu’ils développent dans son œuvre : c’est ce qui va consister à user de la dévotion comme d’un outil de persuasion pour assouvir ses désirs uniquement. Ici, l’individu va se parer de tout « l’accoutrement » religieux dont il dispose pour TROMPER ses coreligionnaires et s’accaparer bon nombre de biens de ce bas monde ou autres objets de convoitise. C’est ainsi, que l’individu détruit le peu de lien à Dieu qu’il avait, malgré sa pratique quelque peu ostentatoire.(10)
« À l’heure de la globalisation, on glisse doucement vers un nouvel ordre mondial qui met au centre de sa logique non plus l’homme ou même le citoyen localisé mais le gain, le bénéfice. Le fameux discours de l’homogénéité habille une réalité monstrueuse où l’individu comme le groupe ne valent plus que par ce qu’ils produisent comme richesse. Le veau d’or est de retour. » (11)
Avec la magie du marketing, le capitalisme peut transformer une simple paire de chaussures en un instrument de bonheur et d’épanouissement individuel. Ou encore, une simple série de vidéo en une méthode miraculeuse pour découvrir son excellence intérieure. Pour reprendre les termes employés par Pierre Bourdieu : les mots sont aussi des produits et des instruments de pouvoir ! Le principe du marketing est simple, créer de la valeur économique à partir d’une niche qui trouve racine dans les petits problèmes du quotidien de monsieur et madame tout le monde et d’y proposer une solution fructueuse. Ce sont toujours ces méthodes de projection du consommateur dans l’inconfort à répétition, jusqu’à présenter le produit ou le service proposé comme une solution procurant un état de béatitude. En bref, cette science est une réelle industrie à l’insatisfaction constante ! La société marchande s’emploie à cultiver de manière constante notre désir de consommation, notamment en éveillant des exigences impossibles, pour continuer de nourrir ce sentiment de frustration en nous et d’arriver à ses fins : Je consomme donc je suis.
Aujourd’hui, à travers les plateformes sociales virtuelles, bon nombre d’experts en rien, ont construit leurs business model sur des procédés marketing douteux, convainquant ainsi les internautes de leurs légitimités d’une discipline à une autre. Quand même certaines figures dites religieuses, se mettent à entretenir ce modèle de fonctionnement, ceci est révélateur de l’état des cœurs : des cœurs malades qui ne ressentent pas l’effet dévastateur de l’orgueil sur leur foi et de leurs adhésions pleines et entières, aux nouvelles croyances de cette vie d’ici-bas.
Dans un hadith rapporté par l’imam Muslim, selon Nu’man Ibn Bachir, notre bien-aimé Messager ﷺ dit :
« […] L’homme entame sa journée croyant et devient infidèle le soir, de même l’homme entame sa journée infidèle et devient fidèle le soir, il vend sa religion contre quelques biens de ce bas monde.»
La place du marketing et du capitalisme dans la construction sociale de l’individualisme, en tant que phénomène égotique, n’est plus à prouver. Sur les réseaux sociaux, à la télévision, dans les livres, partout. On pousse l’individu à revenir à cet état d’âme primitif du « MOI » au centre de tout. Nous l’avons mentionné plus haut, la raison d’être du croyant dans cette vie est d’adorer Son Créateur et non de tourner autour sa petite personne. Le verset coranique de sourate ad-dariyat, nous rappelle la centralité de notre existence, à savoir l’adoration : « Je n’ai créé les djinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent.»
Spiritualité musulmane et culte du « Moi »
« En vérité Dieu ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les individus qui le composent ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes » (12)
Le docteur Tayeb Chouiref commente ce verset, en nous expliquant que celui-ci insiste sur la primauté de l’intériorité sur l’organisation extérieure. Il précise notamment que le destin d’une communauté est avant tout lié aux attitudes intérieures des membres qui la composent. Toute réforme communautaire doit donc être précédée par une réforme des cœurs et des consciences. (13)
Le Coran, la parole de Dieu à l’Homme l’invite à se réformer, à s’éduquer pour se libérer des caprices et des pulsions momentanées, de son égo. Parmi les conséquences de cet effort spirituel sur soi, il y a une conséquence collective directe qui impacte la société. Dans le corpus coranique, un changement individuel amène un changement collectif !
L’islam appelle à la jama’a, à la purification en groupe, car c’est ensemble que l’on change. « Et je vous enjoins 5 choses, que Dieu m’a ordonnées : la Jamâ’ah (…). » (at-Tirmidhî, 2863).
« Persévère dans la compagnie de ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, par désir de Sa Face. Ne détourne pas d’eux ton regard en recherchant les séductions de l’ici-bas » (14)
Après être rentré triomphalement à La Mecque, le Prophète se montra très indulgent envers ses anciens ennemis. Bien que leur foi fût douteuse, certains furent encouragés par le Prophète ﷺ et mis à l’honneur afin d’ouvrir leurs maisons. Un jour, quelques-unes de ces personnes, alors qu’elles étaient en compagnie du Prophète, se mirent à critiquer certains croyants pauvres, en ces termes : « Ô Envoyé de Dieu ! Pourquoi ne nous débarrasses-tu pas de ces gens et de l’odeur de leurs vêtements de laine afin que nous puissions nous asseoir et parler avec toi ? Accorde-leur un jour où ils viendront et où nous serons absents, et accorde-nous un jour où nous viendrons et où ils seront absents.» C’est alors que fut révélé le verset précité.
L’expression isbir nafsak traduite ici par « persévère » signifie littéralement « impose la patience à ton ego ». C’est en imposant la patience à son égo et ce dans l’adoration, que peu à peu, chaque croyant pourra découvrir les trésors de la proximité avec le Très Haut. Il s’agit d’imposer à son égo une discipline spirituelle, c’est là le sens de la foi, faire effort inlassablement, pour opérer une mutation éthique.
L’ensemble des offres proposées par la marketplace du développement personnel, ainsi que ses concepts dérivés, appelle l’Homme à l’inverse, de ce que nous enjoint notre spiritualité musulmane. Ce n’est plus une foi que l’on nourrit, mais un égo, que l’on gave encore et encore plus d’orgueil, de moindre effort, de paresse spirituelle.
Le culte du « Moi » fait partie des penchants les plus pervers de l’âme humaine, poussant l’Homme à dériver vers la recherche d’une transcendance factice et chimérique, supposée apporter l’épanouissement personnel. De l’amour de soi, au culte du « Moi », il n’y a qu’une infime scission. L’être et l’agir du croyant ont une conséquence directe sur l’état du cœur, ainsi lorsqu’une part du plaisir mondain, s’immisce à l’action, elle souille sa pureté et la vide de sa sincérité.
C’est le sens de la sagesse prophétique suivante, rapporté par Abu Umama :
« Un homme vient auprès du Messager ﷺ et lui dit : Vois-tu, si un homme participe à une expédition pour acquérir un salaire et une notoriété, peut-il espérer une rétribution dans l’Au-Delà ? Le Messager ﷺ lui dit : il n’en aura rien. L’homme répéta trois fois, la même question et le Prophète ﷺ lui fit à trois reprises la même réponse ; il n’en aura rien, avant d’ajouter : Allah n’agrée que l’oeuvre sincère par laquelle on recherche Sa Face.» (15)
Ô combien la sincérité est rare et ô combien il est difficile de purifier le cœur de toutes les souillures et abjections, qui l’habite ! Certes, le propre de la sincérité c’est la purification du cœur de tous ses maux, qu’ils soient insignifiants ou importants, pour goûter à la proximité du Très Haut. Il s’agit de briser les chaînes de l’âme, de réprouver l’amour du prestige dans cette vie et de se sevrer pour la Vie Future.
« La sincérité, c’est de perdre la vision de sa sincérité. Car celui qui voit de la sincérité dans sa sincérité a besoin de sincérité.» (16)
Cette sagesse du savant As-Sussi, fait référence à la nécessité d’affranchir l’action de l’orgueil et de la fatuité. Car se complaire dans notre perception de la sincérité et la voir dans l’acte, relève d’une forme d’orgueil. Le croyant sincère aspirant à un meilleur être moral et spirituel se doit de se purifier de tous les maux auxquels son âme peut être assujettie.
Le fidèle, dans son cheminement vers la proximité de Dieu, vogue entre crainte et espoir. Une quête d’équilibre, où il veille minutieusement à ne pas donner l’avantage à la crainte, au point de désespérer de l’infini Miséricorde de Son Seigneur et de Son pardon. Mais aussi, sans laisser l’espérance prendre trop de place, au point de se laisser aller dans le péché. Conscient de son état, le croyant s’arme à la fois d’espoir et de crainte pour goûter aux trésors de la proximité divine. Ayant le souci d’incarner la description que Dieu fait en ces termes, dans son livre saint : « Seuls croient en Nos versets ceux qui, lorsqu’on les leur rappelle, tombent prosternés et, par des louanges à leur Seigneur, célèbrent Sa gloire et ne s’enflent pas d’orgueil. Ils s’arrachent de leurs lits pour invoquer leur Seigneur, avec crainte et espoir ; et ils font largesse de ce que Nous Leur attribuons.» (17)
La fraternité, un remède à l’individualisme-friendly de notre siècle
Sache que pour remédier à tout mal, il faut opposer à sa cause son contraire. Les causes de la vanité et de l’avarice sont nombreuses, nous n’en citerons que quelques-unes : l’amour de soi et l’amour du prestige. Si l’Homme était convaincu que sa rencontre avec le Créateur était proche, il ne s’attacherait pas autant à toutes les frivolités de ce bas monde. Ainsi, il nous faut renouer avec le détachement, on guérit de ces maux en apprenant à se contenter de peu et en renouant avec le don et la patience. Il est plus qu’essentiel de se rappeler qu’en tant que croyant, on s’achemine inéluctablement vers Dieu, il nous faut avoir le souci du devenir après la mort. Certes, il convient aussi de guérir son âme en méditant les récits et paroles blâmant ces maux du cœur et encourageant l’éducation spirituelle, la purification de l’âme à travers le bon comportement, la fraternité.
Lorsque l’âme se purifie des maux qui l’habitent, pour se recentrer sur l’adoration sincère de Dieu et l’amour de son noble Messager ﷺ , elle s’élève spirituellement pour goûter aux délices de la foi.
Le message de l’islam est venu réformer la société ainsi que les individus qui la composent ! Notre spiritualité repose sur la fraternité, en effet Dieu nous dit : « Les croyants ne sont que des frères.»(18)
Dans la même sourate, Allah – Exalté soit Il – nous enseigne les qualités spirituelles et charitables des croyants. Ce sont ces qualités qui déterminent et témoignent de cette fraternité : « Ne sont fidèles que ceux qui ont foi en Dieu et en Son Envoyé, ceux qui ne doutent pas, et qui font don et effort de leurs biens et de leurs personnes sur la voie de Dieu. Ceux-là sont les vrais fidèles.»
Le croyant fait don de sa personne et de ce qu’il possède, pour remporter ce qui a plus de valeur encore : La satisfaction de Dieu et Sa proximité. Lorsque l’âme se purifie des maux qui l’habitent, pour se recentrer sur l’adoration sincère de Dieu et l’amour de son noble Messager ﷺ , elle s’élève spirituellement pour goûter aux délices de la foi. Ce cheminement suscite dans le cœur du fidèle un amour du don, un détachement pour le faux clinquant de cette vie, un espoir sans fin dans l’infinie récompense divine et une aspiration au Paradis :
« Ne sont fidèles vraiment que ceux dont le cœur frémit au moindre rappel de Dieu, ceux dont la foi s’épanouit en leur cœur à la récitation de la Révélation, ceux qui font confiance entière à leur Seigneur, ceux qui accomplissent la prière et qui font dépense généreuse (sur la voie de Dieu) de partie des biens que Nous leur avons attribués. Voilà les vrais fidèles, à eux les degrés élevés auprès de leur Seigneur, à eux le pardon indulgent, à eux une dotation généreuse au paradis.» (19)
Le patrimoine islamique regorge de récits de compagnons, pieux prédécesseurs, qui sont des éminents exemples en matière de don, de sacrifice et de bon comportement. Des hommes et des femmes sincères, nobles de par leurs véracités à la fois dans les intentions que dans les actions, détachés de cette vie mondaine et aspirant à la vie éternelle auprès de Dieu.
Épilogue
Notre foi est un des dons les plus précieux, que notre Créateur nous a accordé. L’effort dans l’éducation de l’âme, la purification des cœurs est une nécessité pour la vie spirituelle. Comment pourrait-on s’inscrire autrement dans cette voie, alors que Notre Créateur d’ores et déjà a tracé le chemin à suivre, à travers le modèle du Prophète ﷺ. Le message de l’islam nous éduque autant qu’il nous élève, cette voie si nous la suivons nous apporte des bienfaits dans cette vie et dans l’autre, et nous permet de goûter au vrai bonheur !
Dans le présent article, l’intention est de nous inviter collectivement à la réflexion autour des milles et un mirage du développement du nafs. Un modeste appel à revenir à nos fondamentaux, au Message de l’islam par excellence.
Si cet écrit est dans le vrai, ce n’est uniquement par la grâce du Très Haut, l’Unique, et s’il contient des erreurs ou des inexactitudes cela n’est dû qu’à ma petite personne. J’implore le pardon de Dieu pour tout péché volontaire ou involontaire, visible et caché.
J’implore Dieu de faire que cet article soit voué à Lui seul et qu’il nous soit utile le Jour où ni les biens, ni l’argent ne seront d’aucune utilité, sauf à qui se présentera devant Lui avec un cœur pur.
La Louange revient à Dieu, Seigneur des cieux et de l’univers. Que la paix et les bénédictions soient sur le Sceau des Prophètes et des messagers, Muhammad ﷺ, sa famille et ses compagnons.
Notes :
(1) Entretien pour les éditions Mollat – Julia de Funès – « Développement (im)personnel : le succès d’une imposture« , aux éditions J’ai lu.
(2) Joan de Jean, The Age of Comfort. When Paris discovered casual and the modern home began, New York, Bloomsbury,2009
(3) Olivier Legoff, L’invention du confort, Chapitre 1, p113
(4) Eva Illouz, « Les Marchandises émotionnelles : Mutation du capitalisme « , Paris, Editions Premier Parallèle , 2019.
(5)Edgar Morin, Sociologie, « la question du bien-être « , op.cit.p.278
(6) Définition philosophique de l’humanisme
(7) Barbara Ehrenreich, Bright-sided. How the Relentless Promotion of Positive Thinking Has Undermined America, New York, Metropolitain Books, 2009, p79.
(8) Thierry Jobard, Contre le développement personnel , Editions Rue de l’échiquier, p63.
(9) Coran Sourate La vache – Verset 41
(10) Al Ghazali – Ihya Ulum Ad Din – III
(11) Nadia Yassine – « Toutes voiles dehors« , p119 Alter Editions
(12) Coran, Sourate Ar Raad n°13 – Verset 11
(13) Tayyeb Chouiref – « Citations coraniques expliquées« , p89 aux éditions Eyrolles
(14) Coran, Sourate Al Kahf n°18 – Verset 28
(15) D’après Abu Umama, Hadith recensé par Abu Dawud et Nassa’i avec une excellente chaîne de transmission
(16) AbdAllah As Sabr – L’éducation spirituelle et la purification des âmes, selon la tradition musulmane
(17) Coran, Sourate As Sajda – Verset 15-16
(18) Coran, Sourate Al Hujurat – Verset 10 / Verset 15
(19) Coran, Sourate al Anfal, Verset 2-4
